jeudi 5 janvier 2017

Sans fin



Tandis que le soleil rougeoyant déclinait lentement vers les sommets sombres et montagneux qui se dessinaient en face, de l'autre côté de la vallée, épuisée, enveloppée dans un long manteau de drap anthracite, elle s'était endormie, repliée en chien de fusil, sur la large banquette du vieux pick-up. L'étroite piste forestière, taillée à huit cents mètres d'altitude sur une pente abrupte et graniteuse, s'enfonçait dans l'ombre bleutée projetée par les chênes aux branches tordues, biscornues et les châtaigniers complètement défeuillés, nus en ce début d'hiver. Il alluma les codes, jeta un rapide coup d’œil sur le tableau de bord pour vérifier le niveau du gas-oil. Le réservoir était au trois quarts plein — 90 litres, environ. Il ralentit encore. La température extérieure ne devait plus être très loin du degré zéro, mais l'atmosphère de la cabine du pick-up restait douce et agréable. Il fit descendre de quelques centimètres la vitre de sa portière. Au contact de l'air frais et délicieusement parfumé, elle se recroquevilla sur elle-même légèrement, mais ne se réveilla pas. Il effleura de ses doigts froids la chevelure de la sombre et longue passagère. Il ne se souvenait plus depuis quand ils voyageaient ensemble. Il pensait que leur périple avait commencé au début de l'année. Une année qui finirait bientôt, dans trois ou quatre jours probablement. Il ne le savait pas précisément. Le temps ne lui semblait pas très important. Ils n'avaient jamais décidé d'une direction précise à prendre. Ils étaient alors partis du Nord. Ensemble, ils avançaient par les chemins de traverse, le plus souvent vers le Sud, mais jamais en ligne directe. Ils évitaient autant que possible le contact avec l'étrange population, sinon pour du ravitaillement indispensable : carburant, eau potable, alimentation vegan, thé, café, tabac blond — pour lui, car elle avait cessé de fumer quelques mois auparavant. Le soleil était maintenant passé sous l'horizon rouge orangé. Par-dessus les sommets arides des montagnes d'en face, désormais presque noires, s'élevait large, immense, glacial, le ciel bleu acier percé d'une seule étoile, blanche, très brillante, celle dite du Berger. La planète Vénus, en réalité, relativement proche de la Terre. « Vénus, drôle de déesse... », pensa-t-il. Un nom qui évoqua, à cet instant là, le souvenir d'un groupe de rock psychédélique qu'il n'avait plus jamais écouté depuis qu'il avait franchi le cap de l'adolescence. Elle, elle n'avait peut-être jamais entendu parler de ce groupe tombé dans l'oubli bien avant qu'elle ne vienne au monde. Il n'en savait rien, car il ne connaissait que très peu de choses concernant son passé. Elle en parlait peu, avec pas mal de réticences quand elle y était amenée, et restait souvent dans le vague. Elle ne se livrait pas facilement. Il passa le levier de vitesse au point mort et laissa filer le pick-up sur la piste, entre les arbres, à droite, surplombant les précipices et la haute paroi de granit frôlée, sur la gauche, par le rétroviseur extérieur. Quand le pick-up fut arrêté, il laissa fonctionner le moteur, sans couper les phares. L'antique diesel tournait parfaitement bien en un grave et harmonieux ronronnement. Elle souleva légèrement la tête et l'interrogea de son franc et lumineux regard kaki. « Ne bouge pas. Tout va bien. Tu peux te rendormir », murmura-t-il. Ce qu'elle fit immédiatement dans un demi-sourire. Il souleva le pare-soleil pour regarder le ciel par dessus la cime des grands arbres. La nuit était maintenant très proche. Il resta ainsi immobile, silencieux, un long moment, le regard suspendu à Vénus, les bras croisés reposant sur le large volant, comme envoûté par le rythme sourd, apaisant du diesel. Il se redressa, tourna la clef de contact et mis fin au bruit du moteur, sans retirer la clef. Dans son long manteau de drap épais, elle frissonna, étira brièvement ses lèvres, puis émit un gémissement à peine perceptible. Elle rêvait. Il ouvrit sa portière et se glissa à l'extérieur. Debout, il se pencha alors vers elle pour déposer un léger baiser sur sa tempe. Il referma très doucement la portière, s'éloigna de deux ou trois pas du pick-up. A la flamme d'un Zippo, il alluma une cigarette qu'il fuma le bas du dos calé contre la ridelle arrière du véhicule. Il était bien couvert, protégé de son blouson de cuir rapé passé sur un gros pull de laine noire, de son blue-jean délavé, de ses boots solides. Il n'avait pas froid. Sa cigarette grillée, il la jeta sur la piste grise, poussiéreuse. Du pied droit, il écrasa le mégot et se mit aussitôt en marche d'un pas ample et lent. Il remonterait vers le Nord d'abord et s'en irait peut-être vers l'Est, ensuite. Elle savait parfaitement bien conduire. Dans moins d'une heure, le froid de la nuit noire devrait la réveiller. Elle saurait certainement où aller. Lui, il ne pensait plus qu'à marcher. Marcher loin, toujours plus loin. Jours et nuits.
Sans jamais se retourner...