samedi 24 septembre 2016

Regarder la mer ( après qu'il ait vu Le Bleu du ciel )


    Toujours c'est presque l'aube.
Ce sont des heures aussi vastes que des espaces de ciel.
C'est trop, le temps ne trouve plus par où passer.
Le temps ne passe plus. Vous vous dites qu'elle devrait mourir.
Vous vous dites que si maintenant à cette heure-là de la nuit elle mourait,
ce serait plus facile, vous voulez dire sans doute :
pour vous, mais vous ne terminez pas votre phrase.
         
                                                          
    Vous écoutez le bruit de la mer qui commence à monter.
Cette étrangère est là dans le lit, à sa place,
dans la flaque blanche des draps blancs.
Cette blancheur fait sa forme plus sombre,
plus évidente que ne le serait une évidence animale brusquement délaissée par la vie, que ne le serait celle de la mort.


    Vous regardez cette forme,
vous en découvrez en même temps la puissance infernale,
l'abominable fragilité, la faiblesse, la force invincible de la faiblesse sans égale.


    Vous quittez la chambre,
vous retournez sur la terrasse face à la mer,
loin de son odeur.


     Il fait une pluie fine,
la mer est encore noire sous le ciel décoloré de lumière.
Vous entendez son bruit. L'eau noire continue de monter, elle se rapproche. Elle bouge.
Elle n'arrête pas de bouger. De longues lames blanches la traversent,
une houle longue dans des fracas de blancheur. La mer noire est forte.
Il y a un orage au loin, c'est souvent, la nuit.
Vous restez longtemps à regarder.


 ___ Marguerite Duras , La Maladie de la mort.